Le « flushgate » de Montréal : 100 jours après

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Le « flushgate » de Montréal : 100 jours après

Posté le 11 février 2016 par Equipe Rédaction
Posté dans Eau et assainissement au Canada, Taggé Eaux usées, réglementation,

Il y a de cela précisément 100 jours, la Ville de Montréal commençait le déversement de plusieurs milliards de litres d’eaux usées non traitées dans le fleuve Saint-Laurent. L’évènement, baptisé le « flushgate », a d’ailleurs été l’objet de discussions sur le forum. FluksAqua en profite pour revenir sur la crise à travers le regard d’experts montréalais.

Petit rappel des évènements

À l’automne 2015, la Ville de Montréal a dû fermer l’intercepteur sud-est, qui achemine les eaux usées de la moitié de l’île vers la station d’épuration Jean-R. Marcotte, pour des raisons d’entretien et de réparation, ainsi que pour installer une nouvelle chute à neige. L’annonce du déversement de 8 milliards d’eaux usées a fait scandale dans les médias et auprès de la population en plein période de campagne électorale.

Aujourd’hui, le rapport produit par la Ville de Montréal nous apprend que l’ampleur du déversement a été en deçà des prévisions. Ce sont 4,9 milliards de litres d’eaux usées qui ont été déversés plutôt que les 8 milliards annoncés. Autre bonne nouvelle : les travaux ont permis de récupérer la capacité de traitement de l’intercepteur.

Les effets réels du « flushgate »

Si le déversement des eaux usées inquiétait autant, c’est qu’on craignait affecter trois principaux éléments : les prises d’eau potable en aval, les activités récréatives et la vie aquatique. Ces inquiétudes étaient-elles légitimes? « On ne peut pas dire qu’il n’y a eu aucun effet, mais l’incidence sur la qualité de l’eau n’a pas dépassé les prévisions, affirme Sarah Dorner, professeure au Département des génie civil, géologique et des mines de Polytechnique. Il y a eu une contamination locale aux points de rejet, mais aucun effet sur les prises d’eau potable. »

En effet, des échantillons prélevés à 64 stations ont permis de tester la qualité de l’eau durant et après le déversement. Les résultats démontrent que les qualités physico-chimique et bactériologique d’une bande d’eau dans le fleuve se sont dégradées sur une courte période et sont revenues à la normale après 4 à 10 jours, et qu’aucune génotoxicité n’a été observée. « Le plus grand risque était le contact direct avec l’eau non traitée, c’est pourquoi on a avisé la population », précise madame Dorner. Voilà pourquoi des activités récréatives comme le surf de rivière, la pêche et le kayak ont été interdites. La rive a été mise sous surveillance et 3 m3 de déchets ont été recueillis au total. Finalement, des tests effectués sur des truites arc-en-ciel ont démontré la faible incidence sur la vie aquatique.

La Dre Viviane Yargeau, experte indépendante engagée par Environnement Canada pour étudier le « flushgate », met toutefois en garde contre des effets à plus long terme. « Il ne faut pas négliger la toxicité qui pourrait se développer avec le temps dû à une accumulation locale de matière en suspension, généralement enlevée en cours de traitement des eaux usées, qui pourrait relâcher divers contaminants. »

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Source : Archives/FELIX O.J. FOURNIER via http://journalmetro.com/

Un déversement parmi tant d’autres

Les résultats présentés ici démontrent que l’effet environnemental du déversement a somme toute été minime. Ce constat est rassurant, d’autant plus que des déversements futurs ne sont pas exclus. Selon la Dre Yargeau, « il est à prévoir que d’autres travaux d’entretien seront requis dans les intercepteurs étant donné l’âge de cette infrastructure ».

Rappelons que les évènements de surverses ne sont pas inhabituels au Québec. Le ministère des Affaires municipales en a dénombré plus de 45 000 en 2013, dont 3371 à Saguenay, 2818 à Québec et 1314 à Montréal. La métropole a fait face à des déversements encore plus importants en 2003 et en 2005.

Apprendre de ses erreurs

Ce que nous a démontré le « flushgate », c’est qu’un problème technique peut se transformer en crise médiatique et politique si l’incidence publique n’est pas discutée de manière adéquate avec les diverses parties. Comment peut-on s’assurer, à l’avenir, d’établir une meilleure communication avec le public? C’est ce que nous avons demandé aux experts rencontrés.

« C’est surprenant de constater que des décisions d’ingénieurs qui n’intéressent habituellement pas les gens deviennent maintenant d’intérêt public, affirme Sarah Dorner, qui trouverait intéressant d’avoir des données publiques. Mais les données doivent servir les citoyens, favoriser l’accès au fleuve, par exemple. »

Même son de cloche pour Viviane Yargeau, qui est d’avis que les villes doivent être transparentes à toutes les étapes du processus. Elle donne aussi deux conseils aux municipalités : bien vulgariser l’information pour éviter les mauvaises interprétations et bien planifier la consultation. « Ce n’est pas en situation d’urgence que des mesures de mitigation supplémentaires peuvent être mises en place, car cela requiert du temps et de la planification. » Le message semble être passé, car ces lacunes ont été relevées par la Ville elle-même.

En conclusion de son rapport, Montréal formule le souhait de développer son expertise en gestion de l’eau pour en devenir un chef de file mondial. Selon Peter Vanrolleghem, de la Chaire de recherche du Canada en modélisation de l’eau de l’Université Laval, « les technologies de limitation des débordements de Montréal et de Québec sont à la fine pointe et reconnues mondialement, mais le traitement des eaux usées, lui, n’est pas à la hauteur d’une ville de cette taille, même pas avec l’ozonation à venir ». Sarah Dorner suggère : « Grâce à l’ozonation, on arrivera peut-être à rétablir des activités récréatives en aval de la station. » La professeure cite d’ailleurs Ottawa comme ville proactive en matière de débordement et d’information publique.

À ne pas manquer ce soir : #Flushgate 100 Days Later

Le Canadian Water Network’s student and young professional committee de l’Université McGill organise l’évènement #FlushGate 100 days later, un panel de discussion ouvert à tous, qui a lieu ce soir le 11 février dès 18 h à l’Université McGill.

Mikhail Smilovic, l’un des organisateurs, explique sa motivation : « On s’est demandé comment créer un espace de discussion collaboratif et constructif pour les groupes environnementaux, les scientifiques, les élus et les groupes citoyens. » Selon lui, il faut aller au-delà de la simple information et réellement engager les citoyens. « Ce soir, nous explorerons comment la Ville de Montréal prend des mesures pour améliorer la participation du public », explique-t-il.

Pour conclure, nous avons demandé à M. Smilovic comment les municipalités du Québec peuvent apprendre de la crise du « flushgate ». « La participation citoyenne est nécessaire au tout début d’un changement dans les infrastructures. Ça inclut la captation des biosolides, les systèmes d’égouts et les nouvelles technologies de traitement des eaux. Il faut faire part des succès et défis des autres régions, et, surtout, la municipalité et la communauté doivent travailler ensemble à établir une stratégie. »

N’hésitez pas à donner votre opinion sur notre forum et joignez votre voix à celle de vos pairs ici.

Sources

Ville de Montréal (2016). Travaux effectués sur l’intercepteur sud-est – compte-rendu des travaux

Communiqué de Polytechnique

Corriveau, Jeanne (2015). Les leçons d’une crise malodorante, Le Devoir.

MDDELCC, Guide de validation des formulaires des ouvrages de surverses

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